En-dé-marche…
Depuis le début du travail comme chorégraphe ou comme danseur s’affirme la nécessité de repérer des processus et de m’immerger dans des problématiques qu’ils soulèvent comme regard sur une position d’artiste contemporain.Les questions sont là en suspension, dont une plus prégnante: qui suis-je? D’où je viens? Où je me trouve? Et qu’est-ce que cela implique pour moi?
J’ai le désir profond de collecter, de cerner des outils de perception afin de définir plus finement la nécessité d’une activité de chorégraphe. Un besoin de définir de quoi je peux être porteur pour assumer la responsabilité de la lisibilité de ce champ artistique sous diverses formes: en corps et en écrits. Prendre au pied de la lettre le terme de chorégraphe ” écrire le corps”, donc le danser mais aussi le parler.
A travers les champs de la pensée contemporaine, prendre connaissance des sources qui me constituent, essayer de percevoir son histoire, pour inscrire plus profondément encore l’artiste qui est aussi être social, donc politique, et individu avec sa propre intimité.
Un cheminement dont l’objet principal est le corps, perçu, rencontré, de multiples façons : images, écrits, visions, danses, idées, corps engagés dans d’autres pratiques artistiques, avec des références, des chemins de vie différents, donc d’autres héritages. S’enrichir grâce à l’autre dans ses expériences, ses résonances autrement. S’interroger sur cet autrement.
Un grand voyage à travers ce corps multiple, et une remise en cause de son regard, une mise en abîme de son propre regard, sur ce qu’il considère comme corps. Au bout des ces rencontres, d’autres se font, des paysages corporels deviennent accessibles, perturbant, agitant et agissant.
Chorègraphier c’est préparer à, mettre en état, défricher le lieu pour que puisse advenir l’élan. Il faut se déplacer concrètement et abstraitement. Il faut que l’espace du corps devienne vierge, en état de quiétude, prêt à recevoir les dépôts. Être patient, attendre, atteindre sereinement l’amorce de l’élan qui va poindre et ne plus le lâcher ; non le contraindre pour ne pas le briser, seulement prendre appui. Être disponible contemplatif.
Se mettre en recherche, non se situer dans la recherche. C’est un état, il faut s’inscrire dans une orientation, se porter entier vers cette direction. Elle peut naître de l’intuition, puis devenir un cadre, une aire de prospection et pour reprendre l’image archéologique, un délimité à fouiller. Un territoire qui semble être celui des retentissements, des jaillissements. Il s’agit de faire connaissance, de se mettre en confiance, de déposer, reposer en surface d’abord. Sentir la texture devenir familière, s’offrir dans un rapport de peau à peau, laisser ces deux enveloppes s’apprivoiser. Puis après, doucement, commencer à soulever des particules, sillonner, creuser. À ce moment sentir, voir, toucher entrent en jeu : le début d’une lecture s’amorce. Un champ d’indices se révèle, se met à jour, se donne à lire.
Alors se dessine une carte, lieu de construction. Une carte est toujours ouverte, réversible, susceptible de recevoir des modifications de tous les instants ; elle devient un lieu de performance ; elle est à expérimenter et cela implique de rester en prise directe avec le réel, de se mettre en écoute de ce qui nous environne. Cet état de recherche pourrait s’entendre comme l’expérience de faire centre avec quelque chose. Entrer en adhérence avec.
Être en état de recherche décale son attention au monde. La recherche ne se vit pas comme un lieu à côté de soi, ce n’est pas un espace en dehors de sa vie et de ce que l’on connaît, elle s’inclut dedans, ou je m’inclus dedans, il y a simplement imprégnation mutuelle. Chacun à sa façon fait sien l’autre.
De nouveaux modes de penser se mettent en place, s’affinent ; les acquis prennent d’autres significations, ouvrent d’autres espaces ou règnent plus de troubles. De là surgit une possibilité de surprise et d’étonnement qui se révèlent au fur et à mesure des fluctuations de la vie. J’en arrive à me sentir nomade ou en marge, à force de ne pas me contenter des évidences, de continuer à travailler à cet effritement, à préférer interroger, provoquer, susciter la réflexion, le questionnement de soi. Je suis occupé et préoccupé par ce soi qui devient un peu un autre, je replonge dans la nécessité du dialogue, et cela me conduit vers un extérieur humain, un besoin plus attentif de communication avec d’autres, une envie de me mettre en lien.
« Un corps à la fois de mémoire et de rupture – l’un peut-il aller sans l’autre? Un corps à la croisée des temps, à la fois outil de lecture des acquis et outil d’anticipation des possibles. » L.Louppe

