Se battre contre des châteaux de sables et construire des moulins à vent.
Perdre corps.
Comme perdre pied, je perds corps.
Pour un danseur, cet énoncé ressemble à une mort annoncée. Pourtant j’ai aimé perdre LE corps, ne plus être moi mais ce corps de la danse, ce lieu de métamorphose, ce lieu de vie. Le passage de vie et mort tient donc à peu de chose, juste un article, la disparition du « le » me conduit à disparaître.
Comment ce petit article peut-il se détacher de son corps ?
Que porte-t-il comme sens profond pour conduire à cet écart d’état ?
Qu’est-ce que perdre corps ?
Perdre corps : je plonge dans le contraire de cette sensation : non cette certitude, dont j’aime tant à débattre : à savoir que le corps peut apporter la pensée, la pensée peut nourrir le corps. Seulement, je perds corps, car la tête est la seule présente, l’esprit, la pensée, sont omniprésents, et ne se relient plus dans le corps, il n’y a plus de liens, juste ce remue- ménage d’idées noires, le corps s’est perdu, non s’est détaché.
Perdre corps comme perdre son identité, un sans domicile, un sans corps : ne plus savoir qu’être. Avant j’aimais être des corps, celui de la danse, qui me donnait ce corps de l’homme, celui de la vie. Oui danser, pour moi se résume à acquérir d’autres corps, se mettre au service du geste, du mouvement qu’il inscrit, devenir un corps textuel celui du langage du corps. Ce corps qui danse évacue peu à peu le corps du quotidien, il fait table rase, il doit plonger dans le corps, à l’extérieur : sa place dans l’espace, en surface : la peau du corps, en dessus : la chair du corps, en dedans : les os du corps, en profondeur : la pensée du corps. Danser nécessite l’accomplissement de ce cheminement. Danser, rejoint l’idée de Michel Foucault, du corps utopique. C’est cela je suis ne suis plus un corps utopique.
Pourquoi je me suis ainsi perdu ?
Où les forces m’ont-elles abandonnées ?
Pourquoi je n’arrive plus à me concevoir comme utopique ?
Une certitude de ne pas m’être perdu seul, je ne crois pas que cela soit possible, on n’est perdu, on ne se perd pas. La perte implique les autres, pour se perdre il faut de l’aide, un entourage qui délivre des pistes, qui balise des chemins, qui instaure des endroits de perdition.
Maintenant, il faut me mettre en quête de cette construction de la perte, inlassablement parcourir le terrain à la recherche des indices de la perte. Faire des ceux-ci des jalons pour ramener à la surface le « LE » du corps.
Reprendre pied et reprendre le corps : l’acte à accomplir en premier.
Se mettre les deux pieds dans le corps.
Se placer dans le corps.
Reprendre en main un état de corps.
Interroger l’artiste et sa mise en acte.
… l’envie de rester à la surface…
« …Ce qui tissent les histoires, les chansons… » ou peut-être les danses. Je me sens comme un écrivain de danse, ou plutôt écrivain du corps qui danse. Il y a un terme officiel, et très prisé, pour désigner cet acte d’écriture, celui de chorégraphe. Mais vous comprendrez que j’ai quelques ennuis avec ce terme. Il ne me parle plus, ne me fait plus vibrer. Est-ce cette raison qui me donne l’élan pour cette lettre, ce besoin de donner à lire comment la danse pour moi est écriture ?
Non je me dois d’être honnête encore une fois : j’écris car on est en train de m’enlever toute possibilité d’écriture du corps qui danse. Je ne suis pas le premier à qui cela arrive, et pas le dernier malheureusement, mais qu’importe cela crée du remue-méninges. Tous ces mots du corps qui risquent ne plus pouvoir s’écrire remontent à la surface. Ils demandent à exister alors que tout coule.
Mon métier, puisqu’il s’agit bien de cela, ce métier que j’ai appris, que je continue à apprendre, que j’enrichis, que je décore aussi de quelques diplômes pour être hors de tous reproches, se base sur cette écoute profonde du corps à corps qui me travaille, me donne à penser. C’est un contrat entre nous, ce que veut l’un, l’autre le fait, l’accomplit. Il semblerait qu’aujourd’hui mon travail est de mettre en mots, sur papier, cette danse. Il ne s’agit que d’un transfert d’outils pour donner la possibilité d’écrire des danses. Je me dois de parler de ce danger oppressant de cet arrêt du travail chorégraphique. Une sorte de révolte, il me faut crier ce corps qui ne comprend plus pourquoi il doit se stopper, et de quel droit ? Apprendre peut-être de ces mots le renoncement. Renoncer comme retrouver la liberté de dire. Dire le renoncement. Dire que je me bats avec cette notion d’arrêt, de l’immobilité du corps, car je suis menacé dans ce que je tiens de plus précieux en l’homme : son humanité. Je ne veux pas abandonner cette part d’humanité, et ne veux pas vivre en non respect de l’autre parce que menacé. Pour cela il faut faire des choix, on m’oblige au choix, quoiqu’il en soit il y a choix, si difficile, voire bouleversant. Pourtant choisir fait partie de la vie.
Voici quelques années ce choix a pris racine en moi, et je l’ai intégré à ma structure corporelle. Mais l’intégration et la décision ne jouent pas de la même mesure. Aujourd’hui il faut vraiment choisir, ne plus envisager. Il faut faire acte de ce choix, le détacher de sa structure interne, le poser face à soi, entrer en négociation avec lui. Et les problèmes commencent : je ne suis pas quelqu’un de la négociation mais plus de la rupture, de la cassure, de la dureté. Ecrire pour apprendre à me négocier, à m’envisager avec un peu plus de douceur, de tendresse…
Ce choix se traduit par perdre sa place d’artiste.
- Un sourire ?
- De quoi parle-t-on, de quelle place ?
- Une réponse simple , évidente, coulant de sens : AUCUNE.
Pour asseoir une démarche artistique, il faut un point d’ancrage, un terrain d’appui. J’ai voulu depuis 1993, par choix m’inscrire en Auvergne. J’y ai cru, tout me semblait favorable : le rêve ne suffit pas, la conviction non plus. Portant j’ai tenté cette inscription, avec conviction, passion, exigence, rigueur, sans compromis avec singularité, et parfois avec hargne. Je me suis laisser allé à ce territoire, pour construire une démarche, pour faire croître cet art chorégraphique que je défends, qui me constitue.
Erreur, je me suis trompé : je pourrais faire état de mon implication artistique comme danseur, chorégraphe, pédagogue et bénévole, mais rien ne s’est vraiment inscrit, ou je n’ai pas trouvé les bons moyens qui puissent m’autoriser à être accompagné par les pouvoirs publics.
A regarder ces quelques années, l’impression qu’elles se résument à rien. Derrière cette impression le sentiment, la sensation, la certitude d’avoir œuvré vraiment, à la mesure des moyens dont je disposais. A chaque fois en essayant de contourner les difficultés et de continuer à avancer, je me suis déplacé, j’ai cherché d’autres chemins, je me suis mis en mobilité. Cependant la mobilité n’a pas force de loi contre l’immobilité, celle des institutions, celle des pouvoirs, de faire de quelqu’un un artiste. Ces pouvoirs, souvent rattachés à quelques personnes, qui à l’aide de dossiers, de chiffres, décident de la qualité, de la valeur d’un travail, du droit d’existence d’une équipe artistique. Ces pouvoirs qui légitiment l’artiste d’un droit de visibilité et lisibilité, sans, dans la plupart des cas, rencontrer de façon vivante l’œuvre ou seulement en passant, d’un seul regard, qui justifiera les décisions pour plusieurs années.
Que doivent faire ceux qui ne sont pas intronisés ?
Rien. Ou alors refuser cette emprise qui interdit à l’artiste de vieillir, de mûrir, d’asseoir une démarche, de faire des erreurs : les brouillons, les repentis, les esquisses ne sont pas pris en compte. Au bout il ne reste que ce sentiment désagréable d’échec, de ne pas être à sa place.
Renoncer à sa place d’artiste. Qu’est-ce au fond ? Un leurre puisqu’elle ne vous appartient pas, elle est concédée.
Alors… L’état d’artiste, cet autre soi, cette nature profonde, ne demande rien, surtout pas le regard appréciateur d’un pouvoir. Cet état d’artiste est le seul qui autorise le NON. Je peux dire NON. La figure d’artiste se vit dans la résistance, dans cette acceptation de la perte de sa place.
Prenons comme énoncé que je sois un mauvais chorégraphe, puisque des gens connaisseurs estiment que mon travail ne mérite ni de subventions, ni de soutien, ni d’accompagnement.
Comment concevoir cela ? Presque tous n’ont jamais rien vu, ou seulement partiellement et justifient leur absence d’engagement de façon aussi simple que : « j’ai vu et je n’aime pas donc pas la peine d’aider ».
Est-ce cela la responsabilité culturelle ?
D’autres parleront de chiffres, alors je donne des chiffres pour l’année 2007 : plus de 4000 personnes ont eu accès de multiples manières à notre démarche.
N’est-ce pas suffisant ?
Il y aussi la réponse classique : « on ne voit en rendez-vous que les personnes vues en spectacle ». Mais entre janvier et juin 2008 la compagnie a donné 14 représentations dans le Puy-de-Dôme, pas de programmateurs, pas un mot d’excuse, rien.
Quelle crédibilité accorder à ces propos, ces attitudes ?
Etre chorégraphe en Auvergne, c’est se battre contre des moulins à vent.
Bien sûr, je ne parlerai pas des rendez-vous promis et non tenus, des réponses aux appels d’offres dont personne ne trouve la trace, et d’autres inepties du même genre.
Je veux bien que l’on remette en cause mes compétences mais je pense être en droit, à mon tour, de retourner l’exigence.
La compagnie a, depuis des années, assuré en partie plus de 50% des coûts de productions, un énorme travail de sensibilisation, a fait l’acquisition d’un lieu de travail puisque le tissu associatif a tellement fondu qu’il ne reste que peu de lieux de répétition. Cela va disparaître dans la plus grande indifférence générale des responsables et dans la déception des publics, des participants amateurs, des enseignants avec lesquels nous travaillons, des assistantes maternelles avec lesquelles nous innovons, des étudiants en danse, etc…
… Et plouf…
Cependant en 2008 la compagnie fait face à une situation simple : plus de subventions ni de soutien.
Cela nous pose questions et nous allons tenter de vous les soumettre afin de peut-être pouvoir envisager des chemins de traverse ensemble.
- Qu’est-ce que peut bien vouloir dire cet évident désengagement des institutions tant locales, que régionales et nationales ?
- Nous serait-il demandé simplement de quitter la place, et plus profondément d’avouer que notre travail depuis 1993 n’aurait que peu de valeur ?- Doit-on recevoir sans rien dire une telle mise en doute de nos compétences ? Et de nos engagements ?- Est-il acceptable que quelques personnes aient le droit de décider de notre existence ?- Que reste-t-il encore à prouver pour avoir le droit d’être là ? Pour continuer notre travail ?
Pourtant la richesse culturelle d’une région, d’un territoire, d’une ville tient à la diversité, et au nombre des équipes artistiques…
Je crois comprendre à travers cette situation que l’on me fait savoir que je dérange. Soit. J’assume toute la responsabilité de ces dires et laisse la place libre à ceux dont le travail a trouvé grâce. Je leur souhaite bonne chance, car le terrain, je crois a été bien préparé : qu’ils s’en emparent généreusement.
Merci de votre lecture, et de ces mots faîtes ce que bon vous semble…
Cordialement.
Thierry Lafont.